
Ce document élaboré par l’Institut Panos Afrique de l’Ouest, tente de répondre à un certain nombre de questions, à travers l’expérience de la radio-école Oxy’Jeunes et en revisitant le long processus qui a mené à la consécration de la radio-école communautaire. S’appuyant sur une immersion de plusieurs semaines au cœur de la radio Oxy’Jeunes à Pikine, cette étude, loin de donner la « formule magique » pour créer une radio-école communautaire, a plutôt pour ambition d’illustrer la success story d’Oxy’Jeunes, d’en tirer des leçons et d’inspirer des modules pratiques répondant aux besoins en formation des radios communautaires.
L’idée reçue selon laquelle le médium radio tend à disparaître au profit de la télévision ou de l’ordinateur n’a aucun fondement en Afrique de l’Ouest ! Rien qu’au Sénégal, 312 fréquences radio ont été attribuées1. Le tiers de ces fréquences est effectivement utilisé. Les postes radio sont présents partout, dans les villes comme dans les villages.
Au Sénégal, le récepteur radio (transistors, radio-cassettes) est présent dans la majorité des foyers. Le taux d’équipement des ménages est d’environ 80% pour les populations urbaines et 65% pour les populations rurales. En comparaison, le téléviseur est présent dans 40% des foyers dans les zones urbaines et seulement 3% des foyers dans les zones rurales.
La radio est donc le premier médium de communication dans les pays pauvres. Elle permet de rompre les barrières de l’analphabétisme, de la distance et de l’accessibilité. Depuis la libéralisation des ondes au début des années 1990, elle est le médium qui s’est le plus rapidement développé en Afrique. Plus que tout autre outil, les radios ont accompagné l’élan démocratique des populations et sont devenues, avec l’apparition des radios communautaires, un incontournable média de proximité.
En moins d’une décennie, le paysage radiophonique sénégalais s’est enrichi de 70 radios commerciales et de 38 radios communautaires4. Les radios communautaires ont été créées pour offrir un espace de dialogue, d’écoute, d’échange et d’information à des communautés marginalisées par les radios publiques et commerciales (femmes, enfants, citoyens des zones rurales ou péri-urbaines, analphabètes...).
Au Sénégal, la première radio privée, Sud FM, naît le 1er juillet 1994, au bout de plusieurs années de batailles juridiques et de lobbying médiatique et politique. La première radio communautaire Penc Mi (l’arbre à palabre ou l’agora) suivra en juin 1996. Penc Mi est créée par trois associations paysannes (Jig Jam, l’Union des Groupements de Koulouck et la Maison familiale rurale de Kaïré). Cette radio pionnière sert les populations rurales et semi-urbaines des départements de Fatick, Thiès et Bambey. Pour la première fois au Sénégal, une radio utilise dans sa production les langues locales (pular, sérère et wolof). La grille des programmes de Penc Mi varie selon les saisons et les préoccupations des auditeurs (récolte, hivernage, santé, question de genre, éducation, environnement, etc.). Penc Mi a inspiré bon nombre d’associations, de communautés rurales et urbaines qui réclameront par la suite, elles aussi, une radio communautaire.
Selon Daouda Guèye, membre fondateur et actuel directeur d’Oxy’Jeunes, première née des radios communautaires dans la banlieue dakaroise, « l’objectif principal de ces radios communautaires est de faire du public local son principal protagoniste en l’impliquant dans la conception, la gestion et la réalisation des programmes. Les programmes des radios communautaires traitent des difficultés socio-économiques, sanitaires, politiques, environnementales et culturelles du groupe. La radio est le miroir de l’identité et des préoccupations de la communauté ».
Ces radios ont largement contribué à la promotion des langues locales, à l’enracinement d’une démocratie locale et à la multiplication des initiatives de développement communautaire. Cependant leur existence est aujourd’hui rendue précaire par les faiblesses notées dans leur administration, la difficulté d’assurer leur viabilité financière, mais surtout par la sous-formation de leur personnel et la fuite des talents vers les stations commerciales. Dans la majorité des cas, en effet, le personnel des radios communautaires est constitué de bénévoles issus de la communauté. Ils n’ont jamais mis les pieds dans un studio, ni tenu un micro, encore moins reçu de formation de technicien ou de journaliste. Il existe aujourd’hui, à Dakar, beaucoup d’écoles de formation en journalisme. Mais « les conditions d’accès à ces écoles sont souvent trop élitistes et ne répondent pas aux besoins spécifiques des radios communautaires »5.
La radio communautaire Oxy’Jeunes est l’une des rares à développer un concept novateur, basé sur une offre de formation alternative : la radio-école. Cette nouvelle approche tente de répondre efficacement aux besoins des agents des radios communautaires en termes de formations techniques, journalistiques et administratives. La démarche d’Oxy’Jeunes intègre les soucis de rationalité économique et socioculturelle pour traiter les besoins des acteurs des radios communautaires. Aujourd’hui, Oxy’Jeunes est un prototype de radio communautaire qui a si bien su relever le défi de la formation des agents de radio communautaire qu’elle est à présent considérée comme une véritable école de formation. En effet, Oxy’Jeunes est devenue une radio-école en interne pour des bénévoles et en externe pour des projets de radios communautaires sans expérience ni connaissance dans le montage de projet d’une radio, l’administration, la structuration ou le financement.
La radio Oxy’Jeunes connaît un succès incontestable puisqu’elle a formé, depuis sa création en 1999, plus d’une centaine de bénévoles. Aujourd’hui, plus de 40 reporters, animateurs, journalistes et techniciens qu’elle a formés occupent des postes importants dans les radios commerciales et publiques du Sénégal. De même, Oxy’Jeunes a pu accompagner 12 projets de radios communautaires, depuis la définition du projet jusqu’à la formation du personnel. La radio-école a été également primée à plusieurs occasions. En novembre 1999, la ville de Bamako, sous l’égide du Ministère malien de la Communication et de l’Institut Panos Afrique de l’Ouest (IPAO), a organisé la deuxième édition du Festival des Radios africaines avec la participation de 120 radios. Oxy’Jeunes y a remporté le Grand Prix de l’IPAO et le Prix Spécial de l’Association mondiale des Radios communautaires (AMARC). Lors de l’édition de 2001, Oxy’Jeunes a de nouveau remporté le Grand Prix.
Oxy’Jeunes est non seulement reconnue pour la qualité de ses émissions (Prix Béchir Ben Jelloun pour la meilleure production radiophonique sur la santé de la reproduction et le Sida, 2005), mais aussi pour les performances de ses élèves (Prix du meilleur correspondant africain pour l’agence de nouvelles SIMBANI, 2005).
Comment crée-t-on une radio-école communautaire ? Quelles sont les ressources financières, humaines et techniques nécessaires à sa mise en place ? Quel est l’environnement idéal pour un fort ancrage communautaire ? Quelle est la formation ou l’expérience nécessaire pour réussir dans ce secteur ? Comment pallier le manque de formation des acteurs de la radio communautaire ? Quelles leçons tirer de l’expérience de la radio-école Oxy’Jeunes ? Quelles sont les limites du modèle ?
C’est à ces questions que nous essayons de répondre ici, à travers l’expérience de la radio-école Oxy’Jeunes et en revisitant le long processus qui a mené à la consécration de la radio-école communautaire. S’appuyant sur une immersion de plusieurs semaines au cœur de la radio Oxy’Jeunes à Pikine, cette étude, loin de donner la « formule magique » pour créer une radio-école communautaire, a plutôt pour ambition d’illustrer la success story d’Oxy’Jeunes, d’en tirer des leçons et d’inspirer des modules pratiques répondant aux besoins en formation des radios communautaires.